NOTE — La déclaration d’indépendance indonésienne


À la suite de notre émission Date-clef, retrouvez dès à présent notre note historique sur la déclaration d’indépendance indonésienne. Cet événement fait suite à l’effondrement et l’occupation des Pays-Bas, durant la Deuxième guerre mondiale.


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► Les suites de l’effondrement néerlandais

La déclaration d’indépendance indonésienne, le 17 août 1945, tire son origine de l’effondrement des Pays-Bas durant la Deuxième guerre mondiale. Tout comme la Belgique et la France, le pays est vaincu militairement en quelques semaines par l’armée allemande, en juin 1940, lors de la Blitzkrieg (Guerre-éclair), puis occupé.

Cette chute soudaine des Pays-Bas, de même que l’exil de son gouvernement et de la reine Wilhelmine (1880-1962), a naturellement des conséquences sur son empire colonial. Ainsi, ses possessions indonésiennes, les Indes orientales néerlandaises, ou Indes orientales hollandaises, profitant de l’affaiblissement du pouvoir colonial, s’agitent politiquement. En particulier, des éléments nationalistes appellent à une indépendance de l’Indonésie.

La situation se détériore lorsque, en 1942, les Japonais envahissent l’archipel indonésien. Les Néerlandais sont alors acculés à la capitulation, après seulement quelques jours de combat à Bandung. Par la suite, les Japonais installent trois autorités militaires d’occupation : à Sumatra, qui dépend de leur quartier général de Singapour, Java-Madura, enfin, à Bornéo et dans l’Est de l’archipel, que gère la Teikoku kaigun (Marine impériale).

Ainsi, l’Indonésie se trouve intégrée dans la Grande Asie voulue par le Japon. Croyant initialement toutefois pouvoir s’appuyer sur les partis musulmans anticoloniaux et favorables à l’Axe, les occupants déchantent rapidement. Leur stratégie change donc en 1943, s’orientant vers un souhait d’unifier les nationalistes laïcs au sein d’une seule formation, le PUTERA de Soekarno (1901-1970) et Hatta (1902-1980).

► Les Japonais, « promoteurs » du nationalisme indonésien

Cette formule en l’apparence étrange de l’historien français Marc Michel, dans le livre Décolonisations et émergence du Tiers-monde (Hachette, 2011), renvoie aux échecs politiques successifs que connaissent les occupants japonais vis-à-vis des forces collaborationnistes qu’ils tentent d’organiser à leur bénéfice en Indonésie :

« Les Japonais s’avèrent donc presque involontairement jouer le rôle de promoteurs d’un nationalisme indonésien qui leur échappa. »

Contrairement à l’Europe, où les Allemands parviennent toujours à trouver des forces politiques pour collaborer à leur politique, voire les créent, et jouent de la rivalité entre gouvernements conservateurs et une myriade de petits partis fascisants (État français contre RNP et PPF, gouvernement roumain contre Garda de fier, gouvernement hongrois contre Croix fléchées…), pour mieux contrôler les premiers, les Japonais ne parviennent pas à susciter d’eux-mêmes cet esprit de collaboration. En effet, leur échec à intégrer les formations musulmanes à leur effort de guerre, fin 1942, n’est pas sans suite.

Un an plus tard, c’est le Putera qui leur échappe, et devient même dangereux, menaçant leur occupation d’une « Armée des défenseurs volontaires de la Patrie », le Pembela Tanah Air (PETA), noyau de la future armée indonésienne. Cette émergence d’une branche militaire du Putera entraîne la dissolution de ce dernier par les Japonais, en décembre 1943.

Ultimement, les Japonais tentent une alliance avec l’aristocratie javanaise, en mars 1944. En parallèle, ils rendent l’adhésion au Hokokaï obligatoire dans chaque village. Mais la tentative d’approcher ces élites indonésiennes fait long feu. Finalement, les Japonais annoncent le 7 septembre qu’ils comptent donner son indépendance à l’Indonésie « dans un proche avenir« . Rétive, l’armée d’occupation n’en continue pas moins d’organiser l’archipel, via le Hokokaï.

La donne ne change vraiment qu’après la reconquête américaine des Philippines, et, surtout, les premiers bombardements sur le Japon. Débordés, les Japonais créent alors un comité pour préparer l’indépendance indonésienne, le 11 août 1945, devant entrer en vigueur moins de deux semaines plus tard. Mais la capitulation du Japon a raison de ce projet.

Paradoxalement donc, l’occupation japonaise est l’accoucheuse inespérée de l’indépendantisme indonésien, lequel devient un mouvement de masse. La PETA compte en effet pas moins de cent vingt mille soldats en 1945. Dès avant la capitulation japonaise, en juin, Soekarno énonce la Pancha sila, dont les cinq principes constituent la charpente de la future constitution indonésienne : le nationalisme, un internationalisme à dessein humanitaire, la démocratie, le socialisme, et la croyance en Dieu.

► La proclamation d’indépendance

Sous la pression d’une partie de la PETA et d’éléments de la jeunesse, Soekarno est poussé à déclarer l’indépendance de l’Indonésie. La capitulation du Japon , le 15 août, précipitée par les bombardements atomiques, lui en donne la possibilité idéale. Le surlendemain, l’Indonésie se déclare indépendante, tant de ses colons néerlandais que du Japon.

Pris de court, les Pays-Bas, sortis depuis trois mois seulement de l’occupation allemande, ne peuvent initialement rien faire. Auparavant,  le gouvernement néerlandais prend soin de préciser que, selon lui, la Charte de l’Atlantique, texte admettant comme une nécessité la décolonisation de l’Afrique et de l’Asie, après-guerre, n’a pas vocation à s’appliquer aux Indes néerlandaises. En effet, celles-ci sont considérées comme faisant partie du Royaume.

En préalable de la déclaration d’indépendance, les succès militaires du Japon font toutefois parvenir les Néerlandais à un certain pragmatisme. Ainsi, dès décembre 1942, Wilhelmine déclare être convaincue de la possibilité de constituer « une communauté hollandaise » :

[Il faut] « un commonwealth dans lequel les Pays-Bas, l’Indonésie, le Surinam et Curaçao entreraient, avec pleine confiance et liberté d’action en ce qui concerne leurs affaires intérieures. »

En cela, la conception néerlandaise, même théorique — puisque émise en temps de guerre et par un gouvernement exilé — paraît s’écarter de celle britannique, s’appuyant sur un commonwealth de dominions, beaucoup plus centraliste et inégalitaire. Mais dans le même temps qu’ils semblent lâcher du lest, les Pays-Bas montrent de la fermeté, quand, en septembre 1944, ils installent un gouvernement provisoire des Indes néerlandaise à Brisbane, et y massent quelques troupes, sous les ordres de Hubertus van Mook (1894-1965), nouveau gouverneur.

Au reste, la déclaration d’indépendance, premier jalon de la Revolusi (révolution) de Soekarno et de Hatta, est ignorée par le gouvernement néerlandais, dominé par la droite conservatrice. Au même moment, la France ignore l’indépendance du Vietnam proclamée par Hô Chi Minh (1890-1969).

► Une reconquête partielle des petites îles

Dès l’annonce de Soekarno, l’indépendance de l’Indonésie semble se matérialiser par le pavoisement des bâtiments publics aux couleurs rouge et blanche. Mais, comme nous le disions, cette indépendance n’est pas acquise. En réalité, les Pays-Bas s’accrochent pendant cinq ans à la perspective de recouvrer ce territoire, joyau de leur empire. Pour autant, il n’y a pas de guerre frontale, mais une succession de pourparlers et de petites opérations de reconquête, dans un climat de début de guerre froide, où l’influence néerlandaise est en définitive amoindrie par celle des Américains et des Soviétiques, tous deux anticolonialistes.

Consécutivement à la déclaration d’indépendance, une constitution provisoire est promulguée. Soekarno devient président de l’Indonésie, associant Hatta à la vice-présidence. Et en quinze jours à peine, un gouvernement est mis en place, tandis que la PETA devient la Tentara nasional Indonesia (armée nationale d’Indonésie), renforcée par des formations paramilitaires de jeunesse.

Le différend entre le gouvernement néerlandais et les républicains d’Indonésie ne tient par ailleurs pas qu’à cette indépendance et son caractère unilatéral. Au-delà, il y a divergence sur la forme future de l’Indonésie : État unitaire, ou fédération, compte tenu de son caractère archipélagique ? En effet, non seulement les Pays-Bas réprouvent l’indépendance de l’Indonésie, mais encore, ils craignent un évident centralisme javanais, déjà exploité au préalable par les Japonais, entre 1944 et 1945, et ses effets négatifs sur les minorités ethniques et religieuses de l’archipel. À tout prendre, les dirigeants néerlandais semblent alors incliner vers une constitution fédérale si l’Indonésie doit devenir indépendante, car ils estiment ainsi pouvoir récupérer le contrôle de plusieurs îles.

Au-delà de leurs espoirs sur une constitution infléchie en leur faveur — espoirs naïfs, car les nationalistes, majoritairement javanais, font valoir les intérêts d’un modèle unitaire — les Néerlandais comptent également l’emporter militairement, par une réinstallation coloniale pure et simple. Le transfert opportun de l’Indonésie du théâtre d’opérations américain au théâtre d’opérations britannique, le 15 août 1945, entraîne un débarquement britannique sur l’archipel, un mois plus tard. De la même manière, les Britanniques promettent au même moment le retour des Français en Indochine. Pour autant, les Britanniques n’entendent pas restaurer la domination néerlandaise à n’importe quelle condition.

En dépit de certaines réticences britanniques, les nationalistes perçoivent donc qu’un plan anglo-néerlandais existe pour contraindre l’Indonésie à revenir sous le joug colonial. Ces craintes sont par ailleurs attisées par le laisser-faire des Britanniques quant à l’emploi de prisonniers japonais pour le maintien de l’ordre, ce que les anciens colonisés jugent être une provocation, et qui motive le dépôt d’une plainte par l’Ukraine au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU).

La première épreuve de force, en novembre, voit s’affronter les nationalistes indonésiens contre des contingents divers, associant Néerlandais, Britanniques, Gurkha (unités britanniques du Népal) et, de nouveau, Japonais. Après quelques combats, les Néerlandais reprennent le contrôle des régions côtières du Japon. En 1946, ce sont les Célèbes, puis les Moluques et l’archipel de la Sonde qui sont réinvestis. L’intérieur de Java et Sumatra leur sont toutefois inaccessibles.

Timidement, une administration coloniale se remet en place dans les îles reconquises. Les Néerlandais créent alors quelques collectivités autonomes, dont un vaste « État de l’Indonésie orientale » (Oost-Indonesië Staten) dans la moitié Est de l’archipel, en décembre 1946, avec Makassar comme capitale. Quant aux grandes îles, les colons semblent y reconnaître leur défaite.

► Reconquête néerlandaise, mais isolement international

Apparemment lucides, les Néerlandais acceptent que, par l’accord de Linggarjati, négocié par les Britanniques, la République voit sa souveraineté reconnue sur Java, Madura et Sumatra. Puis, Indonésiens et Néerlandais s’accordent pour mettre en place d’ici 1949 une « République des États-Unis d’Indonésie » (Verenigde Staten van Indonesië), fédération semi-autonome, intégrée dans le projet de commonwealth néerlandais de la reine Wilhelmine.

Toutefois, cette solution semble impensable pour les éléments les plus conservateurs du parlement néerlandais, la Chambre basse ne ratifiant qu’une version fortement épurée du traité. Dénoncé par les Indonésiens, l’accord n’est ainsi pas appliqué.

Raidis par l’attitude des Indonésiens, les Néerlandais lancent alors une offensive militaire de grande ampleur sur l’archipel : Operatie Product (l’Opération Product). Cette fois, Java et Sumatra sont partiellement reconquises. Cent mille militaires prennent facilement le contrôle de l’archipel, avec une attention particulière concernant les plantations, les puits de pétrole, les houillères et quelques ports, stratégiques pour leur domination. Acculés, les nationalistes se rassemblent autour de Yogyakarta, au centre de Java.

Bien que vainqueurs militairement, les Pays-Bas sont toutefois fortement critiqués par la communauté internationale. Ainsi, sans intervenir militairement, les Américains, les Soviétiques, et surtout, les Indiens et les Australiens, proches de l’Indonésie, soutiennent les révolutionnaires, qu’ils appuient auprès des Nations unies.

Finalement, l’ONU impose un cesser-le-feu par voie de résolution. Le projet de république fédérale indonésienne reprend forme. Des éléments révolutionnaires avancés, minant l’autorité néerlandaise dans le nouvel État du Pasundan, conduisent malgré tout les colons à envisager une nouvelle intervention : Operatie Kraai (l’Opération Corbeau).

En une journée, la ville de Yogyakarta est reconquise, puis en dix jours, les plus grosses villes de Java et de Sumatra. Capturés par les Néerlandais, Soekarno et Hatta sont alors exilés sur l’île de Bangka. Une guérilla républicaine s’engage désespérément, autour du général Sudirman, et d’un « gouvernement d’urgence de la République d’Indonésie » (Pemerintahan Darutat Republik Indonesia, PDRI), dans l’Ouest de Sumatra. La révolution semble donc terminée, en défaveur des Indonésiens.

Toutefois, progressivement, les nationalistes, animés par de nouveaux chefs plus jeunes, reprennent le dessus. En mars 1949, le lieutenant-colonel Soeharto (1921-2008) attaque les Néerlandais à Yogyakarta. C’est la Serangan umum : l' »Attaque générale ». La prise de Surakarta suit, en août. Mais c’est surtout, une fois encore, la pression internationale qui donne l’avantage au peuple indonésien sur ses colons. Et un coup net est porté à l’impérialisme néerlandais lorsque le Congrès des États-Unis cesse son aide militaire aux Pays-Bas, et menace de bloquer les fonds lui étant alloués pour sa reconstruction, dans le cadre du Plan Marshall.


BIBLIOGRAPHIE

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