NOTE — Le whigisme


À la suite de notre émission Concept doctrinal, retrouvez dès à présent notre note historique sur le whigisme. Il s’agit d’une des premières formes de socialisme en France.


► Les origines de la gauche au Royaume-Uni

Étudier le whigisme revient à s’intéresser, au fond, aux origines de la gauche britannique. Le clivage qui anime aujourd’hui encore la vie parlementaire britannique remonte à la fin du XVIIe siècle, soit un siècle avant la Révolution française qui, lors de l’Assemblée législative de 1791, donne naissance à la constitution d’un bloc progressiste, la gauche, et conservateur, la droite.

Autre différence de taille, là où l’émergence de cette distinction en France accompagne un bouleversement social et institutionnel inédit, le phénomène n’entraîne pas, outre-Manche, une remise en cause de la monarchie parlementaire, vieille de cinq siècles.

La Grande-Bretagne, déjà forte de ses quatre nations constitutives, sur fond de création des partis whig et tory, réaffirme son tempérament hostile à toute forme d’absolutisme royal et à Rome. La restauration des Stuarts et la relative popularité de Charles II, roi de 1660 à 1685, n’estompent pas les méfiances de l’aristocratie qui peuple les Chambres des Lords et des Communes et prend prétexte d’un complot papiste visant à tuer le monarque pour renforcer la persécution des catholiques, notamment en vertu du Test Act (1713), leur interdisant les offices et l’armée.

► La place du Royaume-Uni dans le monde du XVIIe siècle

La puissance britannique, en sommeil sous les Tudors, renaît lentement de ses cendres. Néanmoins, une grande partie de la classe politique supporte mal l’entente tacite s’étant installée entre les rois de France et d’Angleterre. Plus insupportable encore sont les subsistes en provenance de France que Thomas Osborne (1632-1712), comte de Danby, favori du roi, peut soutirer à Louis XIV (1638-1715).

Par conséquent, les guerres dans lesquelles l’Angleterre s’engage sont perçues comme malvenues, accompagné du sentiment de figurer dans le mauvais camp. Il faut pour s’en convaincre songer à la participation britannique à la guerre de Hollande (1672-1679) aux côtés de la France et contre les Provinces-Unies naissantes, république calviniste.

Le génie de Guillaume d’Orange-Nassau (1650-1702), stathouder des Provinces-Unis, est de contacter un mariage avec Marie, fille aînée de Jacques d’York, frère du roi, et de gagner les faveurs d’une grande partie des notabilités de Grande-Bretagne. Le traité de Nimègue clôturant notamment le conflit anglo-hollandais scelle la nouvelle alliance des deux pays, renforcée par leur protestation commune lors de la révocation de l’Édit de Nantes (1685).

► L’aversion britannique pour le catholicisme

Héritière du schisme de l’Église d’Angleterre avec Rome remontant à Henri VIII (1534), la monarchie britannique ne connait pendant un siècle que des monarques anglicans. C’est la perspective d’une rupture de cette lignée qui affole une partie des parlementaires aux Communes. En effet si le roi Charles II d’Angleterre (1630-1685) est officiellement protestant, son frère Jacques professe une parfaite fidélité à Rome, bien que sa fille soit retourné à la Réforme.

Ce qui n’aurait pu rester qu’une affaire de cour devient inquiétude lorsque les années passant, Charles II ne donne en effet aucun héritier légitime, augmentant les probabilités d’un règne de Jacques.

Afin de couper court à cette éventualité, le comte de Shaftesbury (1621-1683) présente aux Communes une Exclusion Bill, visant à exclure Jacques de la succession au trône au profit d’un fils illégitime du roi Charles. La proposition est soutenue par la frange puritaine de l’assemblée, et combattue par les défenseurs des prérogatives royales.

Elle n’est cependant pas adoptée, rencontrant l’hostilité des Lords, lesquels sont Tories pour la majorité, fort scrupuleux à toucher aux lois de dévolution. Ce débat donne naissance au dualisme whig/tory et, bien que non abouti, clive les parlementaires en deux clans rivaux. Cette séparation, malgré la fin du parti whig durant la seconde moitié du XIXe siècle, signe l’entrée dans la Modernité de la vie politique britannique.

En dépit du rejet de l’Exclusion Bill, l’idée de reconnaître comme non-dynaste un prince catholique est reprise avec succès en 1701 par le vote de l’Act of Settlement, soit l' »Acte d’établissement », anticipant la mort de la reine Anne sans héritier, aux dépends de son frère Jacques-François Stuart (1688-1766) et en faveur de la maison de Hanovre.

Ce texte ouvre un cycle de grands ministères whig désireux d’imposer un caractère anti-absolutiste au roi d’Angleterre.

► Ce pourquoi les Britanniques rejettent l’absolutisme

La restauration de Charles II intervenue après la réaction puritaine de Cromwell n’a pas fait pour autant l’unanimité au sein de la noblesse anglaise. De mère française et jugé sous la main de Louis XIV, il n’est jamais parvenu à dégager les soupçons de francophilie le concernant. L’une des craintes de l’aristocratie et du parti whig en particulier est une réaffirmation de l’arbitraire royal qui avait déjà causé une grave crise entre le Parlement et le roi Charles Ier, père du roi Charles.

La frange whig imprime donc une évolution libérale à la monarchie britannique. La mesure la plus emblématique fut le vote en 1679 de l’Habeas Corpus Act accentuant la liberté individuelle des populations, réduisant fortement les détentions arbitraires et instituant les libérations sur caution. La fin du règne de Charles II-qui reçoit les sacrements catholiques sur son lit de mort- consacre l’effacement du roi devant les chambres.

L’avènement de Jacques II fait entrer le pays dans de nouvelle difficultés. Converti au catholicisme, il s’est uni en 1672 à une princesse italienne de même confession et assume une grande admiration pour Louis XIV, notamment dans son mode de gouvernement. À l’été 1688, la crise atteint son paroxysme à la naissance d’un fils, Jacques-Édouard Stuart, dont le règne augurerait une période de réaction ultramontaine et royale.

Le mécontentement du Parlement est redoutable : le roi est contraint de fuir en France. Les whigs ont beau jeu d’appeler au trône de Grande-Bretagne Guillaume d’Orange, époux d’une des deux filles anglicanes que Jacques a eu d’un premier lit.

Ce coup d’État que l’historiographie anglaise habille du vocable de « Glorieuse Révolution », illustre la victoire définitive du Parlement sur le roi. Guillaume III doit accepter une déclaration des droits adoptée en 1689. Le texte insiste sur les abus du roi Jacques et sur les vieilles pratiques politiques du royaume, vieille de la Grande charte (1215), qu’il avait osé bravées.

Fort justement, Yves-Marie Bercé souligne que pour une grande majorité des parlementaires, la chute de Jacques II correspond à celle d’un tyran.

En somme, par l’ardeur des combats du parti whig, la succession au trône et l’équilibre des institutions dépend dès la charnière des XVIIe et XVIIIe siècle du Parlement seul. L’avènement de Georges Ier (1660-1727), précédemment prince-électeur du Hanovre et grandement étranger aux affaires britanniques, doit être interprété également dans ce sens.

Son règne, assuré depuis l’Allemagne, laisse la part belle aux chefs whigs, les Tories, aux affaires sous le règne d’Anne, demeurant jacobites (partisans des princes catholiques) ou quittant la vie publique.

► Les ténors du whigisme

Trois grands whigs ont occupé la fonction de premier ministre sous les règnes des trois premiers Georges (1714-1820). Ce grand XVIIIe siècle coïncide avec la réaffirmation de la Grande-Bretagne, devenue Royaume-Uni, comme puissance européenne et coloniale. Arbitre des conflits du continent, elle succède à la France dans son rôle hégémonique par sa victoire décisive lors de la guerre de Sept ans.

Au cours de ces longues années, Robert Walpole (1676-1745), a endigué la réaction tory et fait voter par le Parlement le changement dynastique. William Pitt le Premier (1708-1778) soutient l’effort de guerre contre la France et parvient à s’adhérer l’alliance de la Prusse contre Louis XV. Charles James Fox (1749-1806) reconnait l’indépendance des États-Unis et accueille avec bienveillance les événements révolutionnaires de France.

Cette disposition l’oppose à William Pitt le Second (1759-1806) qui s’indigne de la contagion révolutionnaire dans les Pays-Bas espagnols et aux Provinces-Unies puis de l’exécution de Louis XVI. Pitt présent l’ébranlement social qui ne désire pour aucun prix en Grande-Bretagne. Dans ce sens, il soutient financièrement les émigrés et les diverses coalitions contre la République puis contre Napoléon.

Il adopte en quelque sorte un combat pragmatique de la Révolution en prévenant tout embrassement. Tout autre est l’analyse d’un autre fer de lance whig de l’époque, Edmund Burke (1729-1797), catholique irlandais, qui voit dans ces bouleversements un bégaiement de la révolution anglaise de 1649 et de son cortège d’exécutions.

Burke met en avant la pérennité des régimes. De même, il insiste sur le fait que les ruptures récentes de l’histoire britannique (1688 et 1714) n’ont pas fait disparaître la fonction royale.

Les coûts exorbitants des campagnes contre la France et l’impopularité des guerres successives expliquent le retour en force de ministères tories dès 1815. En revanche, en 1830, un cabinet whig fait adopter une réforme électorale qui inaugure le suffrage universel masculin. Paradoxalement, la base électorale du parti whig, plutôt aristocrate et puritaine, perd de son influence ; les classes laborieuses lui préférant à la fin du siècle le Labour Party, parti travailliste créé en 1893.

— Benjamin RATICHAUX


BIBLIOGRAPHIE

  • BERCE (Yves-Marie). Les monarchies dans l’Europe moderne (XVIe-XVIIIe siècles). Paris, CNRS, 2016
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