Philippe Séguin, le remords de la droite


Notre livre de la semaine, Philippe Séguin, le remords de la droite, publié en 2017, par Arnaud Teyssier, est la dernière biographie de ce parlementaire atypique, figure du gaullisme le plus « orthodoxe ».


C’est la personne et l’oeuvre de Charles de Gaulle qui dominent de leur influence cette biographie de Philippe Séguin, grande figure de la droite française de la XXe siècle, dont l’auteur croit savoir qu’il incarne les « remords ». Philippe Teyssier en dit beaucoup sur cette droite plurielle et parfois contradictoire dont Philippe Séguin est à la fois une pièce maîtresse, parfois aussi une pièce rapportée, eu égard à son itinéraire  de gaulliste orthodoxe. Or, ce parcours de jeune député des Vosges s’effectue alors que son parti, le Rassemblement pour la République (RPR), entame à partir des années 1980 une véritable mutation « postgaullienne », fruit des alliances électorales avec le centre et de la construction de l’Europe.

Les pages centrales du livre comprennent d’ailleurs quelques excellents passages sur cette mutation des droites françaises de gouvernement, à l’aune du libéralisme triomphant et de la fin de l’Histoire. Teyssier développe notamment cette vision en page 199 :

[Alain] « Juppé est convaincu que le gaullisme a été un moment important de l’Histoire, mais qu’il faut passer à autre chose : l’union de la droite et du centre, l’Europe sans réserve, l’ouverture systématique sur la modernité, sans analyse préalable ni de sa réalité, ni de sa profondeur. C’est un croisement de la Nouvelle société de Jacques Chaban-Delmas et d' »Un français sur trois » de Valéry Giscard d’Estaing. »

[…]

Loin de l’époque, donc, la figure du Général reste omniprésente dans le récit, ce que rappelle Teyssier, convoquant jusqu’à des citations de ses Mémoires (comme, page 56, sur le dirigisme économique).

[…]

L’historien y revient encore, dans une citation de Georges Pompidou sur Charles de Gaulle, que l’on peut lire en page 150 :

« L’intelligence – ou plutôt l’intuition – de cet homme embrasse d’un seul coup d’œil des aspects du réel que des yeux ordinaires ne peuvent apercevoir que séparément. C’est d’ailleurs un principe de l’art militaire, qui définit les qualités d’un chef, et dont Frédéric II de Prusse avait ainsi précisé les caractéristiques dans ses Principes de l’art militaire, en 1763. »

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L’orthodoxie du gaullisme de Séguin se manifeste aussi par son rapport au clivage entre droite et gauche, et aux partis en général. Teyssier s’en explique en page 182 :

« Séguin s’en tient à l’esprit du discours fondateur d’Épinal [du Rassemblement pour la France], en 1946 : il faut regarder au-delà des partis. »

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Comme le rappelle une citation introductive du chapitre Adieu à la politique ?, page 361, la défiance du fougueux parlementaire contre un clivage de plus en plus érodé entre une gauche et une droite venant à se confondre se perçoit aussi par son jugement par rapport au Front national (FN) et ce qui est sensé s’y opposer : le concept de « front républicain ». Or, prescient sur les faiblesses de ce modèle, qui contribue occasionnellement à renforcer davantage le FN qu’il ne le contient, Séguin livre dès 1991 une analyse que l’on sait depuis avoir été validée à deux reprises, aux élections présidentielles de 2002 et de 2017. Sans le savoir, Séguin donne d’ailleurs quasiment le score du FN, vingt-cinq ans à l’avance :

« Un front républicain est la meilleure façon de faire de Le Pen le pivot de la politique française, et de le faire monter à 40 %. »

Cette réflexion se poursuit par une réflexion acerbe sur la traditionnelle modération des centristes, à laquelle Séguin est précisément confronté, au RPR, en devant régulièrement s’allier à l’UDF :

« Le centrisme est une impasse, et même une menace à terme pour les institutions : au lieu de voir large, il rétrécit le sillon. De Gaulle voyait les centristes comme des « trapézistes », et prédisait que leur collusion avec ses successeurs serait « la mort du gaullisme politique« . Oui, décidément, l’espace politique de Philippe Séguin est bien celui du gaullisme. »

Pour autant, s’il est un point sur lequel Séguin ne se distingue pas de ses pairs de droite, c’est un classique parcours de haut fonctionnaire, formé à l’Ecole nationale d’administration (ENA). Le député frondeur ne manque pas moins de valoriser cette institution, dans des propos que rapporte Teyssier, en page 85 :

« L’ENA ne forme pas de technocrates. Elle forme des généralistes, c’est-à-dire des gens qui peuvent être un jour préfets, ambassadeurs, ou se vouer au contrôle. Les vrais technocrates – ceux qui se substituent au pouvoir politique au nom de leur technique – sont des spécialistes : les militaires du Ministère de la Défende, les médecins à la Santé, les magistrats ou les avocats à la Justice. »

Cette analyse de Séguin peut surprendre, mais elle est à remettre dans son contexte. De nos jours, les commentaires sur l’Enarchie sont la règle. Mais Séguin, pour sa part, donc le parcours personnel est un pur produit de la méritocratie républicaine, veut encore croire que l’ENA en reste toujours à sa mission de préparer des femmes et des hommes au service exclusif de l’Etat.

[…]

Les chapitres relatifs au mandat municipal de Séguin, comme maire d’Épinal (de 1983 à 2001), semblent chargés d’émotion, comme en témoigne cette citation en introduction du chapitre « Épinal ou la maturité« , page 143 : « J’imaginais que ceindre l’écharpe [de maire], c’est plus que changer de vie, c’est comme entrer en religion. »

De cette vision sacerdotale de sa charge de maire, il en résulte un rapport très affectif à sa commune d’Épinal, et à la France des territoires. En page 145, l’historien éclaire ce rapport de Séguin aux communes, dans un extrait d’Itinéraire, livre où ce dernier fait d’ailleurs un parallèle avec son rapport à l’Etat :

« L’Etat et la commune […] constituent bien ensemble l’armature de notre république, de même qu’ils sont le champ privilégié de la démocratie. Je l’ai constaté souvent : il existe une opinion publique communale, une opinion publique nationale. Il n’en existe pas ailleurs. »

[…]

Au reste, Séguin rejette dos à dos minarchie comme statocentrisme ; la volonté d’un Etat minimal comme celle de tout centrer sur l’Etat. Il s’en explique en 1994 – époque-clé de ce type d’interrogations, quelques années après la fin de la Guerre froide – dans une citation reprise en page 201 par Teyssier :

« Certains sont passés sans transition de la vénération de l’Etat-Parti à la détestation de l’Etat tout court. Au mythe du dépérissement de l’Etat par l’avènement d’une société sans classe, a succédé le mythe du dépérissement de l’Etat par le règne sans partage des intérêts propres. Au mythe de la libération de l’homme par l’Etat a succédé le mythe de l’Etat liberticide. »

[…]

Logiquement, Séguin s’affirme aussi comme le promoteur d’un Etat stratège et aménageur. Reprenant une citation de lui en 1993, Teyssier lui fait ainsi dire, comme rappelé page 225 :

« La dislocation du territoire nationale menace d’abord l’égalité des chances entre les Français, davantage encore qu’une politique économique aux ressorts exclusivement financiers. […] Entre […] deux tendances centrifuges, l’Etat s’est révélé incapable de redéfinir une politique d’aménagement et d’équilibre à l’échelle du territoire. Il a démissionné purement et simplement, laissant l’Europe d’une part, les régions d’autre part. »

[…]

Très distinctes, les dernières pages du livre renvoient logiquement aux deux ultimes épisodes de la vie politique de Séguin que constituent sa participation à la campagne municipale parisienne de 2001, puis son retour à la Cour des comptes.

Gauthier BOUCHET

LIVRE DE LA SEMAINE — « Histoire de la monarchie de Juillet, 1830-1848 »


Notre livre de la semaine, Histoire de la monarchie de Juillet, 1830-1848, écrit sous le titre de La monarchie de Juillet, en 1921, par Sébastien Charléty, et réédité en 2018. Cet ouvrage s’intéresse à ce régime monarchique original, empruntant aux idées libérales de son temps. Continuer la lecture de « LIVRE DE LA SEMAINE — « Histoire de la monarchie de Juillet, 1830-1848 » »